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Propos sur la peinture (1965)

Joël Baudouin, « L'Ouvrardière », Durtal (Maine-et-Loire), 1965.

La France est incontestablement le pays où l’on aimait le plus la peinture, elle est en train de devenir le pays où on la méconnaît le plus, et où elle se vend le moins ?

Cette interrogation et beaucoup d’autres motivent en partie les lignes qui vont suivre. Pourquoi cet état de fait ? Serions-nous au creux de la vague ? (de tout temps, l’on s’est posé cette question mais jamais la réponse ne nous a semblé aussi pressante).

Les stylisations les plus fortes se trouvent toujours au début et à la fin des époques artistiques ! que nous soyons à la fin d’une époque, cela est presque certain, on ne peut cependant difficilement aller plus loin dans notre élan désordonné vers l’Être, et dans notre provocation vers la recherche de l’unité.

Beaucoup de pages ont été tournées, certaines trop rapidement, depuis un siècle. La peinture de chevalet est en train de mourir mais pour d’autres raisons la peinture murale aussi.

Alors, que se passe-t-il ? que reste-t-il ? où allons-nous ? Les portes sont grandes ouvertes. Nous avons la certitude qu’elles ne donnent pas systématiquement sur la laideur et sur le vide. Nous ne pouvons accepter, dans le pays de Degas, de Cézanne et de Monet, un avenir où la participation picturale ou artistique serait bannie de la vie quotidienne de nos enfants.

Bien que l’on fasse tout pour nous en écarter, et quoi qu’en pensent certains, nous ne nous dirigeons pas vers une époque sans peinture.

Nous essaierons modestement de faire le point dans les lignes qui vont suivre, et si d’autres pays plus dynamiques ou plus riches nous enlèvent le flambeau des mains, nous aurons au moins fait l’effort pour essayer de comprendre ce qui nous arrive.

Un club, des peintres et des amateurs

Nous parlerons d’abord sur le plan local de notre club « Présence et Prospective de la peinture ».

Après avoir longtemps fréquenté les salons parisiens, l’auteur et quelques amis, collectionneurs qui animent ce groupe, avaient pensé qu’il serait intéressant de rapprocher, par un contact direct, les peintres des amateurs ou des collectionneurs éventuels.

En premier, nous essayons de faire découvrir ce qu’est la bonne peinture, et de créer des liens entre l’amateur et le peintre ; liens qui n’existent plus du fait des galeries et des multiples obstacles qui se dressent souvent entre le peintre et son public (les peintres connaissent rarement leurs acheteurs et le déplorent, quoi qu’en pensent et qu’en disent certains marchands qui ont trop souvent intérêt à maintenir leurs peintres dans l’isolement contestable d’une très « romantique tour d’ivoire »).

En d’autres termes, nous essayons, non sans mal, de créer pour les peintres que nous connaissons, des possibilités de vente et de contact sans trop d’intermédiaires et cela n’est pas chose aisée.

Notre entreprise est très modeste ; mais peintres ou amateurs de province, nous fondons beaucoup d’espoir dans les possibilités de diffusion qu’offriront ou qu’offrent déjà dans les villes où elles existent, les Maisons de la Culture.

Notre intention n’est pas d’attaquer ici les galeries ou les marchands. Les galeries ont joué et joueront encore un rôle important à Paris et surtout en province. Citons en exemple les galeries lyonnaises ou nantaises qui ont largement contribué à la diffusion de la peinture dans ces deux villes.

Ce qui nous paraît préjudiciable, c’est la conception que certains marchands se faisaient et se font encore de leur clientèle. Avec beaucoup de camarades peintres, nous pensons que le temps du « mécénat » est passé.

Une catégorie d’amateurs éclairés existe, cette catégorie pourrait se développer, si la mode, les prix prohibitifs ou le snobisme du moment ne l’éloignaient trop souvent de ses aspirations ou de ses désirs favoris.

Notre but est donc de choisir parmi les meilleurs, de faciliter d’éventuels collectionneurs, et de créer un courant de Paris vers la province puisque malheureusement c’est Paris qui prétend trop souvent donner le ton.

Prolifération des peintres et diffusion

Les tendances, les écoles actuelles, ou la classification (puisque la classification est devenue un mal nécessaire) ne rendent pas les choses aisées, d’autant moins aisées que les disciplines passent d’un extrême à l’autre.

La première difficulté est de faire une sélection parmi un très grand nombre de peintres professionnels. Beaucoup sont abstraits, cubistes, surréalistes, naïfs, ou font du « sous quelqu’un » ou du « sous quelque chose », mais souvent d’une certaine qualité. Les vraies personnalités sont rares.

Il y a aussi beaucoup de peintres « mondains » (il y en a toujours eu) ; ceux-ci choisissent, groupés dans des salons où ils essaient de « témoigner » le brio ou la poudre aux yeux.

Nous pensons, à part quelques exceptions, qu’ils ne témoignent pas des tendances ou de l’évolution des formes picturales actuelles, mais de l’actualité anecdotique d’un sujet qui leur est imposé.

Cela reste aussi valable pour la « jeune peinture » qui peint sur ses toiles « paix au Viet-Nam » que pour les peintres « témoins de leur temps » qui chaque année, nous montrent à grand renfort de détails la façon dont Monsieur Dupont coupe son pain, boit son vin, marie sa fille ou conduit sa voiture.

Pourquoi cette prolifération de peintres ?

Nous pensons que la cause principale réside dans les moyens de diffusion et d’information mis à la disposition de ceux qui veulent approfondir cette question. Pour peu que l’on veuille se donner la peine de chercher, les points de comparaison sont très nombreux (livres, photos, musées, etc.).

Par cette forme de diffusion, les disciplines de l’art sont maintenant universelles (l’art folklorique à part quelques exceptions n’existe plus).

Dans les périodes qui ont précédé et suivi la première guerre mondiale, les peintres n’avaient pas cette facilité de comparaisons et de spéculations intellectuelles.

Nous insistons sur ces points de comparaison, mais toute évolution, et particulièrement dans le domaine de l’art, n’est possible que par comparaison.

En ce qui concerne la prolifération des peintres, un autre phénomène agit aussi fortement sur les jeunes en mal de vocation artistique : le succès et l’immense diffusion des grands noms de la peinture durant ces cinquante dernières années agissent comme un leurre sur ceux qui ne replacent pas les choses dans leur contexte historique.

Or, les peintres ne connaîtront jamais plus les succès connus par leurs aînés après la première et la seconde guerre mondiale. Il y aura beaucoup plus d’appelés, et dans la confusion générale beaucoup moins d’élus.

Public, ignorance et dualité figuratif/abstrait

Nous franchissons maintenant le fossé qui sépare le grand public de la peinture. Comment expliquer le paradoxe qui existe entre la renommée de certains peintres et le manque de culture ou le désintéressement complet d’un très grand nombre ?

Cette lacune, qui existait autrefois dans le domaine musical, semble présentement comblée. Il existe effectivement un paradoxe. Nous assistons d’une part, à la multiplicité d’une catégorie de fidèles et d’amateurs éclairés (peintres amateurs dans la majorité des cas) et à l’ignorance d’un très grand nombre.

Dans les temps anciens, la masse ignorante avait beaucoup d’excuses car les richesses d’information que nous possédons actuellement n’étaient pas à sa portée.

Nous avons aussi des excuses. Ne seraient-ce en ce domaine que les lacunes de notre enseignement (l’étude de la peinture ou de la sculpture ne figure pratiquement à aucun programme primaire, secondaire ou universitaire).

Cette ignorance de notre temps est cependant fondamentalement différente et beaucoup moins justifiée que celle de nos anciens ; car elle est souvent pédante et se retranche derrière des clichés ou des idées toutes faites.

Beaucoup découvrent actuellement Cézanne, Gauguin, Van Gogh ; on ne saurait d’ailleurs le leur reprocher, mais l’essentiel de leur œuvre se situe vers les années 1880.

Nous arrivons donc par la force des choses à cette fameuse dualité entre le figuratif et l’abstrait. Il faut imaginer que cette dualité a dû être et sera de tous les temps.

Joël Baudouin
« L'Ouvrardière »
49 – Durtal
1965.