Joël Baudouin, céramiste et/ou peintre
- Date : vers 2000
Texte de Paul Maudonnet, paru dans la rubrique « Regard ».
VOICI cinquante ans, j’accueillais dans l’atelier que j’avais créé à Angers, un jeune homme de vingt ans, souriant et réservé, manifestement heureux de me rejoindre.
Je ne connaissais de Joël Baudouin que ses talents de choriste, puisqu’il se produisait dans l’octet folklorique Renaissance de Roger Bouillon, musicologue averti.
Comment aurais-je pu imaginer que s’établiraient, avec ce garçon, des relations des plus fécondes ? Quoique proches angevins, au lieu d’unir nos efforts dans quelque entreprise céramique, il a fallu un demi-siècle pour nous rejoindre.
Il est vrai que le chemin de Joël devait très tôt s’éloigner du mien. Joël venait de se sentir destiné à une mission religieuse lorsqu’il me quitta. Le séminaire l’accueillit, jusqu’à ce qu’il prenne conscience que ce n’était pas sa voie dans l’existence.
De fait, notre ami manifestait une vive passion pour la peinture. Alors, monter à Paris et recevoir les leçons d’André Lhote était un bonheur pour lui. Le maître lui fit découvrir « pourquoi les couleurs étaient belles », deux ans durant. Dans l’atelier de Fernand Léger son bagage s’enrichit. C’est alors que, muni d’un CAP de céramiste, notre ami part pour Vallauris où brillait déjà de tous ses feux dans le domaine de la céramique, même si certaines productions n’étaient pas d’un goût très sûr.
C’est le temps où moi-même je renonçais à poursuivre les stages à Malicorne chez Moreau puis chez Tessier, car cuits pendant le week-end où je rentrais chez moi, j’apprenais au retour que mes essais avaient été vendus entre temps. Belle époque où tout se vendait, après les années de pénurie de la guerre.
Son séjour à Vallauris allait donner un nouveau tour au chemin de Joël. Mis en relation avec Robert de Montgolfier, il accompagne celui-ci pour une aventure en Égypte, à mille kilomètres du Caire : édifier un Centre artisanal à Garagos, village copte des bords du Nil.
Sur son séjour, Baudouin écrit : « L’on vivait dans ce village comme au temps du Christ : la conquête de l’eau, une pauvreté inimaginable. Les “grands bandits” qui perçaient les murs pour voler le petit bétail, une chaleur d’étuve que rien ne pouvait tempérer, le dispensaire où il n’y avait presque rien pour soulager la centaine de malades qui s’y présentait chaque jour, le dévouement des Pères qui ramaient à contre-courant pour développer une agriculture et un artisanat local… Et puis, entourant les verts, les bleus et les couleurs extrêmes de la Vallée du Nil, l’immensité, la beauté, la majesté du désert attirant comme le mystère infini de l’univers et de l’océan… ».
De retour d’Égypte, Baudouin installe un artisanat de poterie et de pièces uniques à Vallauris. F. Pignon, Jean Cocteau, Jean Marais, Brigitte Bardot fréquentaient la place de l’Homme-au-Mouton de Picasso, et les expositions du Nérolium. Joël y présentait d’énormes sculptures avec les grands noms de la poterie : Gilbert Portanier, Jean Derval, Roger Capron, Perrault, Kostanda, Raty, Picault. Ensemble, ils organisaient dans le plus pur style des Arts-Décos, en compagnie des Frères Jacques, les anniversaires de Pablo Picasso et la fête de la Saint-Claude, patron des potiers.
A propos de Portanier, Joël et moi-même j’avions reçu, jeune élève de l’École des Officiers de Réserve d’Angers, dans mon atelier d’Angers. Nous étions loin de sa consécration, l’an dernier, au Musée de Sèvres, qui couronnait la carrière de ce grand céramiste.
En 1961, Joël Baudouin rejoint son village de Durtal, en Anjou, et est un des premiers à avoir relancé les carreaux et calissons en grès de haute gamme, aux Rairies où les artisans briquetiers avaient renoncé au carrelage, après la guerre.
Muni des encouragements de Jean-Michel Carré – qui baptise la marque : « Les Grès du Maine » – l’entreprise de Joël connaît un développement très rapide. Cuissons, réductions, de nombreux fours-boxes assurent le succès.
Joël a atteint son double objectif : développer une production de « haut de gamme » qui lui permette de vivre et de peindre et de sculpter ses grès en toute liberté d’expression.
Une réussite fulgurante, 40 ouvriers à la production, 23 représentants, ne permettent pas de surmonter la crise de 1982.
Joël reprend le chemin de son atelier personnel et revient en même temps à ses amours de peintre.
Selon le vœu d’André Lhote, il retourne à l’objet d’une façon magistrale. Œuvres baroques que confirment leurs titres : Gloire aux aviateurs musulmans de la S.N.C.F. – Procession au ciel de Saint-Mao en Beauce beauceronne – Les nouveaux Dieux – L’Entité Royale – Irrésistible ascension d’Antoine Fernand – Le Joueur de Chauffage central… Joël n’avait pourtant pas encore découvert Boris Vian et Ionesco. Ce n’est que plus tard qu’il s’aperçut de la similitude de poésie qui imprégnait son expression baroque.
Les galeries qui accueillent Joël, et des meilleures, ignorent tout de son mode de vie. Il n’est pas admis, à l’époque, qu’on puisse être à la fois céramiste et peintre.
En 1979, Baudouin reçoit, avec Sempé, le grand Prix des Peintres humoristes français. Cette même année, la ville de Genève l’accueille pour une grande rétrospective dans son prestigieux musée de l’Athénée.
Difficile de qualifier l’œuvre de Joël, de la découvrir, de l’expliquer. L’inspiration, les thèmes choisis sont surprenants : un mélange de réalisme et d’extravagance : au service d’une technique très affirmée.
Les œuvres céramiques de Joël sont montées au colombin, avec de la terre chamottée. Ce sont des tours de force que ces pièces de soixante kilos qui exigent des acrobaties périlleuses pour être conduites jusqu’au four.
Le biscuit est ensuite travaillé aux émaux de grès composés par l’artiste. Et souvent, l’or vient achever l’œuvre.
Toujours également peintre, Joël se repose de son travail de modelage en attaquant de grandes toiles qu’il élabore avec patience et la fantaisie la plus débordante, construites à partir d’un premier élément qui n’a rien à voir avec le développement futur de la toile.
Cela nous vaut une collection d’œuvres, souvent ahurissantes, telle cette Bretonne ramasseuse de goémon avec, en lointain, la forteresse du « Rivage des syrtes » de Julien Gracq.
Artiste passionné, original et dérangeant. C’est un monde cassé qui surgit de sa lanterne magique. Ces allégories de la dérision, ces images pamphlets aux dimensions de la fresque, ces fantasmagories aux contrastes véhéments, ne flattent pas nos états d’âme ni ne bercent nos rêveries paresseuses. Mais, bien au contraire, nous interpellent, nous bousculent et nous déstabilisent.
Cependant, Joël n’a rien d’un artiste maudit, cultivant son orgueilleuse tour d’ivoire, ses utopies et ses révoltes. Ce plasticien est un homme de responsabilité, un designer présent à toutes les réalités de la vie. Céramiste expérimenté, il renouvelle l’image de l’industrie des terres cuites des Rairies, ce proche village de Durtal qui a repris vie après avoir sombré dans la léthargie.
Les raisons de son art, Joël les garde au secret dans son cœur. Nous n’y accédons pas, sinon en entrant en résonance de sympathie avec ses élans, ses ironies et ses révoltes transmises dans ses terres et sur ses toiles.
Paul Maudonnet
Note : la date exacte de publication de cet article n'est pas connue. Paul Maudonnet écrit « voici cinquante ans » en évoquant la rencontre avec Joël Baudouin vers 1950, ce qui situe la rédaction aux alentours de 2000. Certains mots en bas de colonne sont partiellement illisibles dans le scan original.