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Joël Baudouin ou le rire baroque

Texte d'Alain Calonne.

Préambule

« Est-ce que je blague sérieusement ?
Est-ce que je dis des vérités extraordinaires ?
Est-ce que les blagues se transforment en vérités ?
Est-ce que les vérités ne sont que d'affreux enfantillages ?
Je suis dans cette constante interrogation :
Je ne sais quand je commence à simuler ou quand je dis la vérité. »
Salvador Dalí

Il est des fois où la visite d’un ange peut amener avec elle des visions non recensées par les spécialistes des farces et attrapes, fussent-elles religieuses et lourdement estampillées par les marchands de souvenirs.

Les marchands de souvenirs, d’ailleurs (ou de nulle part), se donnent tous la main : que ce soit à Moscou après le déboulonnement des statues ou à Lourdes après la chute des valeurs spirituelles, le commerce des colifichets et de l’âme et celui des lendemains qui ne chanteront jamais ont toujours fait bon ménage, ce qui étonne puissamment les amateurs de pensées à tiroirs.

Crêpières, commodes et farfadets

Mais justement, des tiroirs, quelquefois, si on a conservé l’esprit curieux, on peut extraire d’anciennes images, toujours jeunes, qui sortent telles des farfadets et vous sautent à la figure avant de détaler par le corridor en riant comme une crêpière en fonte.

Je sais, d’aucuns ignoraient que les crêpières ont très souvent le vague à l’âme. Cela d’ailleurs ne les empêche pas de rire à s’en plier en quatre.

De là viendrait la forme des crêpes bretonnes dont la dentelle, en outre, n’est pas sans rappeler les coiffes somptueuses et chastes des jolies crêpières en chair, en os et en souliers à clous.

Car le commerce de la crêpe, comme celui des souvenirs, n’a pas de frontières. Sauf que la crêpe, elle, a une odeur !

Une bonne odeur de marée, surtout aux équinoxes quand les commodes se préparent aux grandes migrations. Juste après les grues (je parle des grands oiseaux), les commodes s’ébrouent et cirent leurs tiroirs, lissent leurs beaux yeux d’odalisques celtiques et s’apprêtent pour le grand voyage.

Le voyage de l’amour pendant lequel les Bretonnes-commodes s’accouplent au son du biniou et de la cornemuse.

L’hymen a lieu autour du Mont Saint-Michel, et nul encore n’a jamais aperçu de mâles commodes bretonnes. D’aucuns pensent que les mâles seraient déguisés en crêpières, et bien malin celui qui saurait deviner le sexe caché de ces beaux meubles volants.

Mais fi du sexe des commodes ! Ne risquons pas les mésaventures qui émasculèrent les anges de nos théologiens.

Joël Baudouin et ses commodes

Quant à lui, Joël Baudouin les peint. Il est le seul (à ma connaissance) à s’être intéressé à cette espèce. Rendons-lui grâce et ne boudons pas notre plaisir.

Il est une question qu’on lui pose souvent :
– « Mais là, Maître, sur le tableau, pourquoi avez-vous peint ceci (ou cela) ? »

Invariablement, la réponse se pose gentiment sur le fil tendu de la question ingénue mais néanmoins curieuse :
– « Eh bien, je l’ai peint parce que ça y était. »

En règle générale cette réponse suffit. Surtout aux amatrices expertes en innocence et portées immodérément sur les longs couchers de soleil de fin d’automne.

Quand le vent, souvent fripon, soulève les dentelles et qu’il fait bon penser aux odeurs de varech qui rappellent des « premières fois » sur la plage, ou, couchées sur le sable… Glissons.

Bref, la réponse suffit aux âmes rêveuses et imaginatives.

Titres baroques et rationalistes

Mais on peut avoir du goût pour la peinture et un cerveau de rationaliste. Et là, la réponse « Je l’ai peint comme je l’ai vu » ne suffit pas toujours !

Alors Joël Baudouin qui est méticuleux dans la précision plastique, se veut aussi absolument clair dans l’énoncé de ses titres, destinés à ceux à qui sa peinture pourrait laisser un doute cartésien ou de fin de repas (non coupé par un trou normand).

Mais lisons plutôt : « L’amour captatif », « La tétée fantasque », « Meuble de Pouidrevzic dans un polder turc », « Monument à la gloire des aviateurs musulmans de la SNCF », « Meuble volant de Gouezic en baie du Mont Saint-Michel », « Les majorettes à la main chatouille », « Vol de cravates sur une mer déchaînée », « Femmes de Goulimes allant à la foire aux chameaux », etc.

Il est possible que la précision méphitisme-cabalisto-qroucho-mirlifistique de ces titres, tel un trou dans le gruyère cher à Dalí, ne puisse que plonger dans la perplexité les aficionados de la comptabilité en partie double.

Dalí, l’irrationnel et la signification

Mais justement, à propos du vide et de l’exégèse du fromage à trous, laissons à Dalí une parole post-mortem sur la peinture de Joël Baudouin qu’il n’a jamais connu, ce qui est une raison insuffisante pour ne pas introduire à sa peinture :

« Il me paraît parfaitement diaphane, quand mes ennemis, mes amis et le public en général prétendent ne pas comprendre la signification des images qui surgissent et que je transcris dans mes tableaux.

Comment voulez-vous qu’ils les comprennent quand moi-même, qui suis celui qui les “fais”, je ne les comprends pas non plus ?

Le fait que moi-même, au moment de peindre, je ne comprenne pas la signification de mes tableaux, ne veut pas dire que ces tableaux n’ont aucune signification : au contraire leur signification est tellement profonde, complexe, cohérente, involontaire, qu’elle échappe à la simple analyse de l’intuition logique. »

Et plus loin, dans « Les pleurs d’Héraclite » :

« Je dois m’excuser, pour finir, devant la famine authentique qui, je le suppose, honore mes lecteurs, d’avoir commencé ce repas théorique, que l’on devait espérer sauvage et cannibale, avec l’impondérable civilisé du caviar, et de l’avoir fini avec cet autre impondérable encore plus enivrant et déliquescent du camembert.

N’en croyez rien, derrière ces deux simulacres superfins de l’impondérable se cache, de plus en plus bien portante, la très connue, sanguinaire et irrationnelle côtelette grillée qui nous mangera tous. »

(Extraits de Oui de Salvador Dalí, Chapitre I, « La conquête de l'irrationnel »).

Après une telle déclaration fondée par le fondateur des fondements de la méthode paranoïaque-critique, seuls tomberont sur leur fondement les amateurs de peinture en bâtiments euclidiens.

Car, du caviar au camembert, la route est si courte que seule une fine crêpe à dentelles pourrait se glisser, libidineusement, sous le napperon amidonné du guéridon d’une cantatrice affectueuse.

Cantatrice affectueuse et voyages immobiles

Ce n’est pas sans une certaine fidélité plastique, mais néanmoins onirique, que Joël Baudouin nous livra justement en 1976 cette « Cantatrice affectueuse », dont la dentelle des rideaux, pour ne parler que des rideaux, nous ramène bien entendu à celle des crêpes dont nous tentions l’exégèse langoureuse il n’y a qu’un instant.

On l’aura compris, ceux qui ne bondissent pas devant la peinture de Joël Baudouin, confondront toujours les crêpières en pied et les galettes en fonte.

Mais, nul n’est prophète en son pays et, comme Baudouin n’est pas prophète, on peut risquer l’idée qu’il n’a pas besoin de quitter son atelier pour parcourir le monde.

Car les plus beaux voyages se font sur un tapis. Joël Baudouin a renouvelé le genre et son pinceau a fixé pour l’éternité le vol nuptial des commodes bretonnes.

Mais le peintre, comme le vrai voyageur, ne s’arrête jamais, ne se fixe pas et demain est toujours un autre monde.

Seule la mort peut-être bouscule la trop bonne conscience des acheteurs de grigris, de papiers peints et de peintures qui ne coulent pas.

Encore qu’il existe peut-être un paradis pour les adeptes du culturisme culturel qui serait exactement l’enfer pour les amateurs de Joël Baudouin.

Portes balisées et rires baroques

Peut-être sa peinture n’est-elle là que pour nous avertir que les portes les mieux balisées peuvent nous mener dans des impasses sinistres.

Que les tourniquets de nos idées toutes peintes ne nous renvoient qu’aux musées mal aérés et blindés comme des banques.

Et que si Baudouin a pris le parti d’en rire, comme disait Bernard Letu dans sa célèbre galerie de Genève, nous avons nous aussi, ce parti pris !

Un dernier mot de Rabelais

Quant aux tristes, aux scrogneugneux, aux sérieux par constipation docte, aux intellectuels marris dans la saumure Buren, aux chiens de garde des avant-gardes atrabilaires, laissons Rabelais leur dire un dernier mot :

« Courez toujours après le chien,
jamais il ne vous mordra ! »

Alain Calonne