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Allocution de Joseph Fumet (1993)

Pour la remise du Chevalet d'or à Joël Baudouin, 1er octobre 1993, Hôtel du Département de Maine-et-Loire.

Le temps, et la qualité, ont scellé auprès des amis de l’art, le crédit du Chevalet d’or. L’initiative du club de la Taverne aux Poètes de rendre un hommage public à ceux dont la carrière et le talent promeuvent loin l’image de l’Anjou, terre de culture vivante, a acquis au fil des ans, et avec la caution du président du Conseil Général, la dimension et l’autorité d’une institution.

Le mot suppose des traditions et implique des exigences. Les traditions, nous les célébrons aujourd’hui pour vous accueillir, cher Joël Baudouin ; quant aux exigences, vous les honorez par la ferme constance de votre personnalité !

Le collège des Chevalets d’or ne constitue pas une académie conservatrice d’un genre convenu mais une assemblée vivante, attentive aux mouvances de l’art, qui sont celles-là même du destin des hommes.

Avec l’œuvre de Joël Baudouin nous saluons aujourd’hui un artiste passionné, original et dérangeant. C’est un monde cassé qui surgit de sa lanterne magique ! Ces allégories de la dérision, ces images pamphlétaires aux dimensions de fresques, ces fantasmagories aux contrastes véhéments, traitées par grands à-plats sans appel, ne flattent pas nos états d’âme ni ne bercent nos rêveries paresseuses, mais bien au contraire nous interpellent, nous bousculent, et nous déstabilisent.

Aussi l’œuvre de Joël Baudouin relève moins d’une lecture analytique que d’une appréhension globale, d’une adhésion d’humeur.

Un artiste hors du local

Il ne fait pas figure d’artiste local. Il ne peint pas les tendresses de la Loire ni les frondaisons diaphanes qui épellent la modération de nos reliefs, il ne nous propose aucune attendrissante et familière connivence à propos d’une silhouette typique ou d’un climat intime.

Il a d’ailleurs rarement encombré les cimaises angevines, même si l’Association Culturelle Départementale lui a voué, au dernier printemps, une grande rétrospective. Il a été d’abord reconnu ailleurs, notamment en Suisse.

Donc, ne nous y trompons pas : Joël Baudouin n’a rien d’un artiste maudit, cultivant dans une orgueilleuse tour d’ivoire ses utopies et ses révoltes. Ce plasticien est un homme de responsabilité, un designer présent à toutes les réalités de la vie.

Céramiste expérimenté, il a renouvelé avec bonheur l’image de l’industrie des « Terres Cuites des Rairies ». Centre traditionnel de l’exploitation de l’argile, le site des Rairies, jouxtant Durtal, vouait surtout ses grands fours à bois à la cuisson des tuiles de couverture ou des briques de construction. En faveur de cette activité ancestrale, Joël Baudouin a imaginé, dessiné et promu des produits nouveaux. Dès 1960, il ouvrait à Durtal une vitrine, et y lançait ses « Grès du Maine », carrelages décoratifs de haut de gamme qui firent florès. Le succès du designer entreprenant a d’ailleurs conforté l’indépendance du peintre.

L’enfant de la guerre

Joël Baudouin avait rejoint l’Anjou à la fin de la guerre, venant de Nantes. L’air était meilleur ici et la santé du jeune garçon était alors compromise. C’est sans nostalgie, semble-t-il, qu’il a quitté son Lycée. Peut-être les méthodes actives d’éducation et d’enseignement prônées par le pédagogue Fresnet auraient-elles mieux convenu à son tempérament que la froideur administrative qui imprégnait naguère les établissements d’enseignement secondaires publics hérités de Napoléon !

Vous rappelant ces conditions, vous goûterez sans doute, cher Joël Baudouin, le mot de Julien Gracq, évoquant dans La Forme d’une ville le Lycée nantais de ses jeunes années : « C’était une institution rude, aux angles vifs et coupants, où tout mouvement spontané avait chance d’être une meurtrissure… »

L’avènement de l’homicide industriel a caractérisé le deuxième conflit mondial et nous a tous marqués, mais vous, Joël, plus profondément peut-être, puisqu’il resurgit dans vos toiles comme dans nos mauvais rêves, avec ses machines redoutables et stupides, artefacts d’une ingéniosité perverse, que vous montrez incongrus, bafoués, enfin exorcisés peut-être. L’immédiat après-guerre nous révélait aussi les horreurs des camps, nous apprenait l’émergence du péril nucléaire, nous apportait la conscience que toutes les tragédies étaient entrées dans le champ du possible. L’art s’étant emparé précocement de votre destin, des œuvres au lyrisme pathétique, douloureuses, nocturnes, sortaient de vos jeunes mains.

La grande menace, en ce temps-là, c’était aussi la maladie des poumons. Vous en avez subi l’épreuve et l’avez surmontée. La guérison a coïncidé avec vos vingt ans, printemps difficile, qui met l’être fragile, tout juste issu de l’enfance, à l’épreuve des exaltations enivrantes et des impatiences irréductibles.

Anjou, musique et vocation

Donc vous preniez racines en Anjou, en puisant à la sève de la poésie patoisante : Marc Leclerc vous enchantait, et aussi ces Naulets, que notre ami Paul Maudonnet venait de ressusciter dans son atelier de céramique, travail auquel vous vous êtes associé.

Votre vocation à l’art s’affirmant, mais encore autodidacte, vous entrâtes à l’École des Beaux-Arts d’Angers, alors installée place Saint-Éloi, entre la tour Saint-Aubin et le musée. En même temps vous toucha la grâce de la musique. Un jeune mélomane, Roger Bouillon, avait fondé l’octette vocal « Folklore et Renaissance ». Vous y prîtes part au pupitre des ténors. Ce double quatuor a cappella aura ses heures de gloire.

De Clément Janequin à Francis Poulenc, de Roland de Lassus à Gabriel Fauré en passant par Ravel et Debussy, vous avez connu les joies de la quête patiente d’une qualité technique, pour que ressuscitent dans la réalité sonore les mystères de la musique, pour que le transcendantal devienne le sensible. Et vous vous jurâtes d’accomplir la même démarche dans la peinture !

La jeunesse ne transige pas, pressée qu’elle est par la soif jamais assouvie de l’absolu. Mais votre soif, Joël Baudouin, n’était pas une éphémère fièvre d’esthète. Vous n’étiez pas frivole. L’urgence, entre la guerre et la maladie, avait forgé vos exigences intérieures. Vous attendiez de la vie des réponses fortes ; vous vous sentiez prêt aux engagements sans retour.

Le feu vous brûlait, cher Joël Baudouin, au point que vous n’avez pas douté qu’il s’agissait du feu mystique, celui-là même du Buisson ardent surgi dans le désert. Vous avez donc rejoint le séminaire du Mans en charge des vocations tardives.

Paris, Vallauris, l’Égypte

La vie parisienne était en elle-même une formidable école. Vous étiez de ceux qui hantaient le carrefour Montparnasse. Le Prix du Dôme en était l’emblème. Il vous fut décerné.

Votre expérience de céramiste et votre verve créatrice vous ont conduits ensuite à Vallauris. De là, invité par de Montgolfier, vous êtes parti pour l’Égypte, participer au projet développé par les Jésuites du collège de Faggala du Caire : l’édification d’un Centre artisanal dans le village copte de Garagosse.

L’entreprise était en accord avec vos aspirations. Vous vous souvenez qu’on vivait à Garagosse comme au temps du Christ, et vous rappelez la quête constante de l’eau, un environnement de misère inimaginable, une chaleur d’étuve que rien ne pouvait adoucir. Et vous n’avez pas oublié les couleurs ardentes de la vallée du Nil, l’immensité, la splendeur majestueuse du désert dont vous comparez le mystère infini à celui de l’océan ou de l’univers.

Vous reviendrez à Vallauris pour y ouvrir un atelier de poterie. Dans la décennie cinquante, la petite cité méditerranéenne devenait un foyer majeur de la création contemporaine : Pignon, Picasso, Cocteau, mais encore Jean Marais ou Brigitte Bardot, et l’inoubliable Jacques Prévert, en fréquentaient les rues et les ateliers.

Pourtant en 1960, l’appel de l’Anjou a rejoint Joël Baudouin à Vallauris. Vous avez élu Durtal pour séjour, et lancé vos Grès du Maine. Parallèlement votre peinture prenait le caractère que nous lui connaissons désormais : expressionniste, baroque, sous-tendu par un tempérament d’imprécateur.

L’imagination au pouvoir

L’œuvre de Joël Baudouin avait pourtant commencé dans un climat plutôt intériorisé. J’ai connu ses premières toiles, graves, réfléchies, avec des accords sourds et des matières profondes, pour des formes équilibrées en architectures de grandes masses. Puis l’imagination prit le pouvoir, sans partage. Voilà que des hallucinations objectives s’intitulaient « Luxation congénitale de la crêpière » ou « Meuble breton posé sur un polder turc », « Gloire aux aviateurs de la S.N.C.F. » ou « La Tétée fantasque ».

Découvrant, après coup, les écrits d’un Boris Vian ou d’un Eugène Ionesco, le peintre reconnaîtra en eux des grands frères. Il aurait pu aussi se recommander, parfois, du regard que porta sur son temps le Lavalois Alfred Jarry, le créateur d’Ubu-Roi et du Surmâle.

Quoi qu’il en soit, cette peinture a choqué comme un coup de gueule dans une église. Un certain nombre de galeries et de critiques se fermèrent comme des huîtres effarouchées au spectacle insolite de ces redoutables délires froids, dont l’audace tranquille n’avait même pas l’excuse de la naïveté d’un douanier Rousseau. D’autres, et non des moindres, au contraire, ouvrirent toutes grandes leurs portes à cet art différent, ludique jusqu’à la provocation, et d’une science coloriale très aboutie. Ainsi la galerie Sherb et Letu de Genève.

Puis, en 1979, Joël Baudouin a reçu, avec le célèbre dessinateur Sempé, le Grand Prix des peintres humoristes français, et, la même année, la ville de Genève accueillait notre ami en son prestigieux musée de l’Athénée pour une première rétrospective.

Une longue filiation

Absolument original en son temps, Joël Baudouin ne s’en inscrit pas moins dans une longue filiation du fantasque et de la variation burlesque. Si l’on devait absolument montrer la patte blanche de la tradition, faudrait-il référer sa verve créatrice à celle des sculpteurs du Moyen Âge, illustrant nos cathédrales de scènes de damnation partagées entre l’effroi et la farce ? Ou bien citer les grotesques de la Renaissance dont s’ornent les colombages de bois de nos vieilles maisons ? Se rappeler les cruelles danses macabres faisant courir sous la faux de la mort, en grandes frises autour des églises, petits et grands de ce monde ?

Réveiller Arcimboldo et ses puzzles de fruits et de légumes assemblés en portraits, ou bien encore se souvenir du foisonnant théâtre des sculptures caricaturales des tailleurs de pierre de la cave de Dénezé-sous-Doué ? Faut-il se souvenir des visions d’épouvante de Goya, ou plus près de nous des inquiétants carnavals surgis des enfers de l’inconscient par le caprice d’un James Ensor, voire, aujourd’hui même, considérer les Nanas de Niki de Saint Phalle ou les personnages triomphalement ampoulés du Colombien Fernando Botero ?

L’art de Joël Baudouin n’est surtout pas le fait d’un suiveur. Nous croyons lui reconnaître des atavismes, mais certainement pas des obédiences. Ce peintre ne participe d’aucune école. Il fait hardiment bande à part.

Un coup de cœur

Alors, notre cavalier seul porte-t-il la bannière d’un polémiste, d’un politique, ou d’un prophète de malheur ? Je ne crois pas qu’il œuvre au service d’une intention didactique ou apologétique.

Lui rendant visite en son atelier de Durtal, notre ami Jean-Louis Sébastien observait pertinemment dans les toiles de son hôte une manière d’apesanteur, qui déresponsabilise figures et accessoires de l’anecdote sociale ou morale, les exonère de toute mission messagère, les libère de la contingence terrestre, un peu comme ces cerfs-volants, ou ces ballons à air chaud, auxquels on a donné par jeu des formes drôlatiques de figures humaines ou d’objets usuels.

Le détachement mène le bal dans cette aérienne cavalcade. Nous abordons là aux rives du pays où naissent les chimères, sur le continent onirique, où, dans une lumière abstraite, les apparences sont encore vraisemblables, mais aléatoires les circonstances qui les rapprochent pour des fables exemptées des lois ordinaires de la logique — dérogation au droit commun génératrice d’une poésie absurde, cocasse et troublante.

Mais cette démarche, encore une fois, ne se laisse pas enfermer dans une approche analytique. Le secret des raisons de votre art, Joël Baudouin, demeure au secret de votre cœur. Nous n’y accédons pas, sinon en entrant en résonance de sympathie avec vos élans, vos ironies et vos révoltes.

Alors, ne voyez pas en ce Chevalet d’or une tentative de récupération de vos insoumissions. Cette élection de notre part ne risque pas de vous banaliser ! Elle est tout simplement l’expression d’un coup de cœur.

Joseph Fumet
Automne 1993.